Lendemain de fête

Mon bébé est grand, c’est un fait. Pas tant en âge, puisqu’il n’a même pas 50 jours à son compteur, mais en taille. Alors que je suis une « plutôt petite personne » (même si « la bonne taille pour les jambes, c’est quand les deux pieds touchent le sol » – on me l’a souvent répété quand, à l’adolescence, ma taille me complexait – ça ne me remontait pas le moral si vous voulez tout savoir), mes enfants tiennent de leur papa et occupent plutôt le haut des courbes de croissance dans leurs carnets de santé.

Toute heureuse et comblée que je suis de voir mon petit-petiot être en bonne santé et grandir, perdre ses réflexes archaïques, tenir sa tête, etc., je suis aussi abasourdie de constater que la période « nouveau-né » est déjà terminée. Il semblerait que dans certains pays, on fiche une paix royale aux jeunes mères pendant les quarante jours qui suivent la venue au monde de leurs enfants. On les chouchoute, on ne leur demande rien, et leur seul job est de se reposer et de s’occuper du bébé, sans se soucier de savoir si la Terre continue de tourner (et figurez-vous qu’elle continue de tourner en plus !). Il y aurait donc une sorte de « pause » méritée pendant 40 jours, soit grosso merdo (j’adore cette expression) six semaines. Et bien moi, bien que je n’ai pas connu de répit pendant lequel le monde entier aurait été aux petits soins pour moi, je vous le donne en mille, au bout de six semaines, je me suis quand même pris une claque, en mode « voilà… c’est fini ! »

Qu’est ce qui est fini au juste ?
Les pleurs que l’on est les seuls à entendre tant ils sont faibles et délicats, les pipis et cacas surprises au moment où on change la couche, les petits plis autour des paupières, le réflexe de Moro, les couches en taille 1, les bodies en taille naissance, les douze tétées par jour et l’odeur de lait qui va avec, la peau qui pèle, les mouvements en slow-motion, la minusculerie.
J’ai bien conscience que je ne dois pas faire rêver grand monde avec cette énumération, mais moi, voyez-vous, les nouveaux-nés, c’est ma came. Je n’ai jamais été tant émerveillée qu’à la contemplation d’un nouveau-né, je ne me suis jamais tant sentie à ma place que lorsque je pouponnais mes bébés de quelques jours, et je pense sincèrement, du fond de mon cœur, qu’il n’y a pas de plus belles choses dans la vie que d’être témoin des 24 premières heures de la vie d’un enfant.

Alors voilà, c’est fini. Les six premières semaines sont passées, et j’en ai pris conscience comme on se prendrait une vitre dans la gueule. J’en ai pris conscience :
– à la fin de la seconde poussée de croissance de mon petiot,
– au bout de six semaines de petits dodos et bon manque de sommeil,
– quand il est resté moins d’un mois avant la reprise du travail,
– et moins de deux semaines avant les premiers vaccins.
Je vais pas abattre la carte des hormones, on a déjà quatre cartes « effets bonus » qui ont toutes joué leur rôle avec brio sur la grande scène de ma déprime.

Une question entêtante est venue coloniser mon esprit avec ses petits amis les doutes existentiels : aurai-je un jour de nouveau un grand projet dans la vie ? Un grand, immense, titanesque projet, qui me prendrait aux tripes et serait ma raison d’avancer ? Et si jamais la réponse était non ? Et si jamais je n’avais plus de vrais projets dans la vie, et si je passais le reste de mes années à m’inventer de nouveaux challenges juste pour accepter, ou tenter d’oublier, que mon dernier grand, beau, life-changing projet, il est né l’année de mes 28 ans, et que plus jamais je ne vivrai d’expérience aussi belles que celle de donner la vie et d’avoir un nouveau-né à mes côtés ?

J’ai pensé au livre On fera avec de M. Larcenet, qui me retourne le ventre à chaque page que je tourne, et dont les dernières vignettes sont restées gravées dans ma mémoire depuis la première fois que je les ai lues.
« Et si ça ne suffit pas… Je trouverai bien un nouveau sommet auquel m’attaquer… Et si ça suffit pas… On fera avec. »
Très clairement, au fond de moi, j’ai eu l’impression d’avoir vécu les plus beaux moments de ma vie à 28 ans, et j’ai eu peur à l’idée que le reste, tout le reste (ça peut être très long, tout le reste, on vit vieux de nos jours), soit forcément moins bien, moins beau, moins intense que ce que j’ai vécu au cours des dernières semaines, et que j’allais devoir apprendre à vivre avec. J’ai pensé à mon futur immédiat, les prochaines étapes à venir me semblaient toutes au moins un peu moins bien que celles qui venaient de passer. J’ai pensé que bientôt je n’aurai plus besoin de me réveiller la nuit, et j’ai trouvé ça triste, de ne plus avoir de raison de veiller la nuit. Je me suis dit que le pire, c’est que je serai heureuse de le vivre quand ça arrivera, car ça arrivera tôt ou tard, et je serai d’autant plus heureuse si ça arrive plus tard que tôt.

Je me rends compte désormais que j’ai vécu « un lendemain de fête », des souvenirs plein la tête de la soirée de la veille, des souvenirs avouons-le un brin idéalisés, la tronche en vrac d’avoir trop vécu, trop intensément en trop peu de temps, et une gueule de bois terrible qui pousse à croire qu’on ne s’en remettra jamais.

J’ai exorcisé ma gueule de bois en parlant à ces personnes qui, dans ma vie, jouent les psychothérapeutes pro-bono (à elles, merci !) et qui m’ont assuré, d’une part, que je n’avais pas fini ma vie à 28 ans, que de voir grandir mes enfants, c’était ça le vrai lendemain de fête, le brunch du dimanche matin, et qui d’autre part, m’ont amenée à réfléchir sur cette question « et si ça suffit pas ? ». Pourquoi ça ne me suffirait pas ? Parce que ce serait moins intense, moins crevant, moins je-n’ai-pas-une-minute-à-moi ? Moi qui milite pour avoir le droit de ralentir, qui aspire profondément à un mode de vie slow-life, qui refuse de tomber dans la surenchère de l’intensité (pourquoi tout n’a t’il désormais de valeur que s’il est intense ? Aller au cinéma doit être intense, la fraîcheur de ma lessive et de mon dentifrice doit être intense, le chocolat doit être intense…!), moi qui aime le calme et souffre du vertige, j’ai soudainement paniqué à l’idée de ne plus jamais sauter dans le vide. Puis le blues est parti comme il est venu, discrètement, sans faire de bruit.

C’est à la naissance de mon premier fils que j’ai appris l’expression « vivre un lendemain de fête ». Je l’ai appris par une sage-femme, oh elle en voyait beaucoup des lendemains de fête, c’était les J+2, c’était les baby-blues. On ne m’avait pas prévenue qu’on pouvait passer à l’aise Blaise complètement entre les gouttes à J+2, pour mieux se prendre une trempée des semaines après !

Et vous, vos lendemains de fêtes, comment se sont-ils manifestés ?

Crédit photos :
Jason LeungIan SchneiderAlex Boyd on Unsplash


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Un commentaire à propos de “Lendemain de fête

  1. C’est drôle, cela rejoint un peu ce que je pensais ces derniers temps (d’où un article récent sur mon blog). Mais j’imagine que les mamans passent souvent par les mêmes questionnements, les mêmes réflexions…
    De mon côté, la période « nourrisson » a été trop porteuse d’angoisses pour que j’en sois vraiment nostalgique… Mais au fond de mon cœur, je sais que j’ai envie malgré tout de revivre ça. C’est différent quand on sait que c’est le dernier, sans doute…
    Bravo en tout cas pour ce que tu as accompli à 28 ans ! Fonder une famille, ta famille, c’est sûr que ce n’est pas rien… Mais je suis certaine que la suite te réserve beaucoup de bonheurs et de jolis projets.

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